Entretien – Contamination des sols: l’héritage inquiétant de l’industrialisation

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Article Publié 12/11/2019 Dernière modification 05/12/2019
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La contamination des sols est une question étroitement liée à notre passé commun et à la manière dont l’Europe s’est hissée à la pointe en matière industrielle, d’abord, et en matière environnementale, ensuite. Nous nous sommes entretenus avec Mark Kibblewhite, professeur émérite à l’université Cranfield, au Royaume-Uni, qui compte parmi les plus grands spécialistes des sols en Europe, pour mieux comprendre la question de la contamination des sols.

Qu’entend-on par «contamination des sols»?

En principe, un sol contaminé est un sol qui contient des substances inhérentes à l’activité humaine. L’apport de ces substances peut se faire directement ou indirectement et il se peut que les sols soient contaminés depuis très longtemps ou que la contamination soit en train de se produire. Il s’agit d’un problème grave dès lors qu’il existe une possibilité que des êtres humains soient exposés aux contaminants du sol. Il est difficile de décontaminer les sols et le coût de la décontamination est souvent très élevé. Il est très compliqué pour une génération de nettoyer le gâchis laissé par les générations passées.

Quelles sont les principales sources de contamination des sols? Que peut-on faire pour y remédier?

Il existe différentes sources de contamination, mais les activités industrielles du passé sont probablement les principales sources de contamination. Ces activités ont gravement contaminé les sols, principalement avec des métaux, du goudron et d’autres substances connexes. Les activités militaires sont également une autre source importante de contamination, notamment sur les terrains d’entraînement. L’ex-Yougoslavie en donne l’illustration la plus inquiétante en Europe: des mines antipersonnel y ont été déployées, donnant lieu à une forme extrême de contamination des sols.

Il existe une grande variété de contaminants (pas uniquement des métaux, mais aussi toute une série de molécules organiques, de pathogènes, de matériaux biologiquement actifs, de substances radioactives, etc.), qui proviennent tous de sources différentes.

Au cours des 30 à 40 dernières années, les réglementations et les normes se sont montrées de plus en plus efficaces pour éviter la contamination des sols. Parallèlement, de nombreux sites lourdement pollués ont été assainis, bien que beaucoup n’aient pas encore été traités. Il existe de nombreuses technologies qui permettent de réduire le risque de contamination des sols, que ce soit en éliminant les contaminants ou en les maîtrisant. Le niveau de risque résiduel que nous sommes prêts à accepter, par rapport au coût de la décontamination, est une question cruciale.

Combien de sites contaminés sommes-nous en mesure d’assainir? Comment ces sites sont-ils sélectionnés?

Les deux grands moteurs de la décontamination sont les risques pour la santé humaine et les eaux de surface et la qualité des eaux souterraines. La réalisation des objectifs fixés par la directive-cadre de l’UE sur l’eau[i] peut passer par la décontamination des sols pour protéger l’hydro-écologie. La production agricole, le respect de la santé des végétaux et la sécurité des denrées alimentaires constituent un troisième moteur.

Tout dépend de l’usage auquel les terres sont destinées et de la disponibilité des fonds des promoteurs. Dans les villes au long passé industriel, la contamination des sols dans des lieux à très haute valeur ajoutée, tels que des zones commerciales ou de grands projets immobiliers près de l’eau, a été en grande partie traitée; les risques sont donc maîtrisés. C’est une bonne chose, mais en ce qui concerne les zones dont l’importance économique est actuellement moindre, il n’est souvent pas possible d’obtenir des fonds pour décontaminer les sols.

Nous avons accompli des progrès considérables dans la décontamination des sols en Europe, mais un problème subsiste. Dans de nombreuses régions européennes, les incitations économiques et la motivation nécessaires pour décontaminer les sols sont aux abonnés absents. En fin de compte, la question clé est de savoir quel niveau de risque nous sommes prêts à accepter et, une fois que ce niveau est dépassé, ce que nous allons faire.

Quel est le lien entre l’agriculture et la contamination des sols?

Deux métaux sont particulièrement importants dans ce contexte: le cadmium et le cuivre. Le cadmium est une impureté présente dans les engrais phosphatés. Lorsque ces engrais sont utilisés, il reste toujours un excédent de cadmium dans les sols. Il peut s’agir de très petites quantités, mais ces quantités s’accumulent. Le cadmium étant un agent cancérigène, il convient de surveiller de près cette accumulation. Beaucoup a été et est fait pour quantifier ce problème et déterminer comment réduire la concentration de cadmium dans les engrais. Le cuivre est présent dans des zones couvertes de vignes ainsi que sur des terrains où il était autrefois utilisé comme antifongique. Malheureusement, ce cuivre s’est accumulé dans les sols. Une fois que ce métal ainsi que d’autres sont épandus sur les sols, ils y restent et les perspectives de décontamination de ces sols sont très faibles.

Les pesticides constituent un autre problème lié à l’agriculture. Nous savons, par exemple, que les pesticides organochlorés, qui sont interdits depuis longtemps, sont encore présents dans les sols partout en Europe. Quant aux pesticides actuels, l’examen de leur incidence sur le biote des sols est assez limité. Ils peuvent engendrer des problèmes que nous n’avons pas encore relevés. Par ailleurs, l’arsenal réglementaire applicable à l’incidence des produits chimiques agricoles sur les sols est, à mon sens, assez faible.

Quelle est l’incidence de la contamination des sols sur la biodiversité?

L’incidence de la contamination des sols sur le biotae et les fonctions des sols est relativement mal connue et, à ce jour, on peut observer certaines complications liées à la contamination des sols et à la biodiversité de surface. En Europe, de nombreux sites ont été laissés à l’abandon pendant des décennies. Les mécanismes de régénération naturelle leur ont permis de devenir d’importants réservoirs d’espèces et de biodiversité. La décontamination de ces sites pourrait nuire à la biodiversité qui s’y trouve.

À l’échelle mondiale, force est de constater que nos émissions atmosphériques, en particulier, peuvent contaminer des sols très éloignés et avoir une incidence sur la biodiversité des sols; en conséquence, nous avons l’obligation de veiller à ce que ces émissions soient réduites au minimum. Même dans les régions polaires et dans d’autres régions très éloignées, on trouve des contaminants qui sont entièrement d’origine humaine.

Quel autre type de connaissances nous fait défaut en ce qui concerne la contamination des sols? Quels sont les problèmes émergents?

Nous avons probablement sous-estimé le problème de la radioactivité. Il s’agit d’un problème répandu de moindre importance, mais il existe quelques zones à risque, telles que des villes avec d’anciens quartiers spécialisés dans l’horlogerie et la bijouterie. Dans ces quartiers, les niveaux de contamination radioactive des sols peuvent être plus élevés, les petits ateliers ayant utilisé des substances luminescentes et autres.

La mise en commun des nouveaux ensembles de données spatiales et des informations sur les sols nous permettra de localiser de manière beaucoup plus précise les zones contaminées. Parallèlement, les études épidémiologiques sont de plus en plus sophistiquées et les informations sur les cas de maladie liés à des zones spécifiques sont de plus en plus nombreuses. Lorsque les deux se rejoignent, nous pouvons constater que certaines maladies frappant la population en général peuvent être clairement imputées à la contamination des sols, ce qu’il s’est avéré difficile de démontrer jusqu’à présent.

Quel genre d’évolution positive envisagez-vous pour l’avenir?

Empêcher dorénavant la contamination des sols est la meilleure chose à faire. Nous pouvons nous appuyer sur les réglementations existantes qui régissent la contamination industrielle des sols et faire participer plus directement les citoyens. Les plastiques constituent un bon exemple. Il existe déjà un mouvement citoyen visant à réduire l’utilisation des plastiques et j’ai bon espoir que, lorsque les individus prendront conscience des conséquences de leurs actions individuelles, ils modifieront leurs comportements, ce qui aura une incidence positive sur la gestion des sols en général, y compris sur la contamination des sols.

Mark Kibblewhite

Professeur émérite, université Cranfield, Bedford, Royaume-Uni

 

 



 

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