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Entretien - L’économie de la biodiversité : la comptabilité peut‑elle aider à sauver la nature ?

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Article Publié 17/05/2022 Dernière modification 18/07/2022
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L’attribution d’une valeur à la nature peut‑elle contribuer à sa protection ou de nouveaux modèles de gouvernance sont‑ils nécessaires ? Comment le commerce est‑il lié à la perte de biodiversité et aux inégalités ? Nous nous sommes entretenus avec James Vause, économiste en chef du Centre mondial de surveillance pour la conservation de la nature du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE‑WCMC), qui a contribué au rapport Dasgupta sur l’économie de la biodiversité, notamment au chapitre consacré au commerce et à la biosphère.

Que faudrait‑il faire pour enrayer la perte de biodiversité, donner la « bonne » valeur économique à la nature ?

Une compréhension transversale est essentielle pour une action efficace. Il peut s’agir de comprendre le rôle de la nature dans la mise en œuvre de l’activité économique, l’impact de l’activité économique sur la biodiversité, les coûts et les avantages des options stratégiques envisageables pour faire face à ces impacts ou encore d’évaluer les bénéfices multiples des investissements dans la nature. C’est ce que nous essayons de faire au PNUE‑WCMC. Notre travail porte, entre autres, sur les zones protégées, l’agriculture, la finance durable, le tourisme, le commerce, les infrastructures et l’économie bleue.

Nous avons récemment publié un document40 qui examine le volume de travail conséquent fourni au cours des dernières années. Tout cela montre la nécessité de s’attaquer aux facteurs sous‑jacents de la perte de biodiversité en dehors du secteur de la conservation. Nous devons changer la façon dont nous répondons aux besoins et aux souhaits des êtres humains, afin que l’économie mondiale fonctionne dans le respect des contraintes de la planète.

Il faudrait pour cela rendre la valeur économique de la nature beaucoup plus visible et veiller à ce qu’elle soit prise en compte. Mais cela ne représente qu’une partie de la tâche à accomplir. Comme l’a souligné le rapport Dasgupta, la problématique est principalement liée à une défaillance institutionnelle – la façon dont nous réglementons l’activité économique et financière et aussi la façon dont nous mesurons les progrès.

Quels sont les points que vous aimeriez souligner dans le rapport Dasgupta ?

Le rapport Dasgupta n’ignore pas l’ampleur du défi qui nous est posé. Il souligne que, si nous voulons augmenter l’offre de capital naturel et réduire nos demandes vis‑à‑vis de la biosphère, des changements à grande échelle seront nécessaires. Ces changements doivent être soutenus par des objectifs ambitieux, une coordination et une volonté politique au moins aussi fortes que celles du plan Marshall lancé après la Seconde Guerre mondiale. Cela montre que nous avons besoin d’un engagement à la fois entre les gouvernements et au‑delà des frontières internationales.

Il attire l’attention sur l’importance de l’éducation et de l’appréciation de notre place dans la nature, afin que nous soyons prêts à prendre et à pérenniser les mesures nécessaires. Il souligne également le rôle de l’individu. Nous prenons tous des décisions qui ont un impact sur la nature, nous pouvons donc participer au changement. J’ai, par exemple, récemment changé de banque et de plan de pension.

De quel type de structures de gouvernance avons‑nous besoin pour surmonter cette « défaillance institutionnelle » ?

Avec nos partenaires de Cambridge Conservation Initiative, nous examinons le type de gouvernance nécessaire pour gérer les paysages afin d’en tirer de multiples avantages, dont la biodiversité. Nous pouvons constater qu’il existe différentes organisations, avec des mandats et des intérêts différents. Celles‑ci travaillent dans des limites administratives différentes mais qui se rejoignent néanmoins, aucune ne tendant à coïncider avec des limites écologiques. Il peut même y avoir une dimension internationale, par exemple lorsqu’il existe des intérêts internationaux en matière de commerce et d’investissement. Comment concilier les intérêts internationaux avec les objectifs des populations locales et les objectifs en matière de biodiversité au niveau national ? Il s’agit là d’un enjeu de gouvernance.

Selon le programme de travail Nouvelle économie de la nature du Forum économique mondial, environ la moitié du produit intérieur brut (PIB) mondial dépend fortement ou modérément de la nature, et cette dépendance n’est pas concentrée dans les grands pays producteurs agricoles du monde du fait des échanges commerciaux à l’échelle mondiale.

Comment concilier les intérêts internationaux avec les objectifs des populations locales et les objectifs en matière de biodiversité au niveau national ? Il s’agit là d’un enjeu de gouvernance.

Pour modifier la relation entre nos économies et la biodiversité, il ne suffit pas de convenir d’un cadre mondial en faveur de la biodiversité pour l’après‑2020 relevant de la convention sur la diversité biologique qui soit efficace, il faut aussi que d’autres institutions internationales – l’Organisation mondiale du commerce en l’occurrence – l’adoptent. Heureusement, certains progrès sont réalisés dans ce domaine. Par exemple, l’Accord sur le changement climatique, le commerce et la durabilité tente d’établir comment les règles commerciales peuvent contribuer aux objectifs en matière de climat et de durabilité.

Comme dans toutes les structures de gouvernance, il est essentiel de disposer d’un mécanisme coercitif. En définitive, cela dépend de l’engagement des pays et de leurs dirigeants à allouer des ressources suffisantes pour lutter contre la perte de biodiversité. Dans ce domaine également, on observe des évolutions encourageantes, telles que le pacte vert pour l’Europe et l’engagement des dirigeants pour la nature du sommet des Nations unies sur la biodiversité de 2020. Cependant, comme le souligne le rapport Dasgupta, nous avons besoin d’une action coordonnée à grande échelle.

Quelles sont les inégalités sociales liées à la perte de biodiversité ?

Premièrement, il existe une inégalité d’impactentre les pays. Les échanges commerciaux nous permettent d’avoir des espaces où l’empreinte de l’humanité dépasse la capacité de la nature à produire une même empreinte au niveau local. À l’échelle mondiale, cela signifie que, par le biais des échanges commerciaux, les pays les plus riches sont à l’origine de la perte de biodiversité dans le monde. Si l’on compare les résultats de l’indice de développement humain des pays par rapport à leurs empreintes écologiques, on constate que très peu de pays ayant un indice de développement humain élevé ont une empreinte égale à la biocapacité mondiale.

Ensuite, il existe des différences au sein de la société. En se basant sur l’exemple des échanges commerciaux ci‑dessus, si l’on considère que les bénéfices de l’exercice du commerce ne profitent pas nécessairement aux plus pauvres de la société, on obtient un tableau inquiétant. En effet, les plus pauvres de la société sont également susceptibles de supporter la plus grande part des coûts de toute perte de biodiversité liée aux échanges commerciaux, car ce sont ceux qui sont les plus tributaires de la nature dans leur vie quotidienne.

Enfin, il existe une inégalité intergénérationnelle. Ayant récemment lu « A life on our planet » de David Attenborough, l’aspect intergénérationnel me terrifie. Notre monde est en pleine mutation. Une analyse réalisée dans le cade du rapport Dasgupta par le Natural History Museum and Vivid Economics a également mis en évidence que, si nous retardons d’une décennie les mesures en faveur de la biodiversité, les coûts de la stabilisation de la perte de biodiversité doublent et les chances de maintenir des niveaux de biodiversité similaires à ceux dont nous jouissons aujourd’hui disparaissent. L’urgence d’agir maintenant est donc plus évidente que jamais.

Le nouveau système de comptabilité des Nations unies peut‑il changer la façon dont nous évaluons la nature ?

Le rapport Dasgupta suggère que nous devrions plutôt mesurer notre richesse pour évaluer le progrès économique, plutôt que nos revenus ou nos niveaux d’activité représentés par le PIB. Il propose que nous mesurions nos progrès sur la base de la richesse au sens large, qui inclut le capital naturel. Cette idée est ancrée dans le nouveau système de comptabilité économique et environnementale – comptabilité des écosystèmes (SEEA‑EA) des Nations unies, car nos écosystèmes constituent une partie essentielle du « capital nature ».

Nous constatons déjà les effets du nouveau système dans notre travail. Les orientations du SEEA‑EA ont étendu la portée des données sur la biodiversité. N’étant plus traitées par le ministère de l’environnement, les données sont désormais rassemblées et diffusées par les bureaux de statistiques nationales puis examinées par les départements de planification économique, qui préconisent ensuite des politiques de protection de la nature, mais dans la perspective du progrès socio‑économique. C’est assez excitant et prometteur.

Êtes‑vous optimiste quant à notre capacité à changer la façon dont nous évaluons la nature et interagissons avec elle ?

Je pense que les gens veulent du changement et attendent plus que des mots de la part des gouvernements. Je pense aussi que la pandémie de COVID‑19 nous a un peu réveillés.

Dans le rapport Dasgupta, l’accent est également mis sur l’idée de préférences socialement ancrées, c’est‑à‑dire que le comportement et les pratiques d’une personne sont influencés par le comportement et les pratiques des autres. Cela laisse espérer qu’un changement de comportement généralisé est possible, à un coût moindre que prévu, si l’on considère que les gens tendent à se conformer. La tendance actuelle à la promotion de régimes à dominante végétale pourrait en être un bon exemple.

James Vause

James Vause
Économiste principal au PNUE‑WCMC

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