Entretien: les Néerlandais font de la place pour le fleuve

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Article Publié 19/11/2018 Dernière modification 14/02/2019
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La nature et l’eau vont de pair. C’est de ce postulat qu’est né le programme néerlandais «Ruimte voor de Rivier» (littéralement, «de la place pour le fleuve» en français). Cette approche de retour à l’essentiel fait désormais office de modèle mondial en termes de gestion de l’eau et de protection contre les risques élevés d’inondations dues au changement climatique. Les récentes inondations les plus graves de 1993 et 1995 ont donné lieu à une prise de conscience, selon M. Willem Jan Goossen du ministère néerlandais de l’infrastructure et de la gestion des eaux. Nous lui avons demandé ce que représente le programme en termes de protection durable contre les crues.

 Image © Rijkswaterstaat the Netherlands / Werry Crone

Quelle aurait été l’alternative au programme «Ruimte voor de Rivier»?

Nous aurions dû nous concentrer uniquement sur le renforcement des digues existantes qui, au cours de ces dernières décennies, ont été construites relativement proches du fleuve. Mais cela n’aurait pas suffi à réduire le risque de crues, lequel est assez élevé aux Pays-Bas. Le programme «Ruimte voor de Rivier» a été élaboré en raison des débits relativement élevés du Rhin et de la Meuse en 1993 et 1995. Ces crues ont conduit à l’évacuation de plus de 200 000 personnes (et d’un million de têtes de bétail).

Nous avons découvert que l'augmentation du volume de l’eau du fleuve entraînerait une baisse générale du débit de l’eau, ce qui nous permettrait de sortir du cercle vicieux consistant à augmenter constamment la hauteur et la résistance des digues. Nous avons également réalisé qu’une forte sédimentation se produisait dans les zones inondables, remplissant alors les zones entre la digue et le fleuve, ce qui réduit le débit du fleuve et donne lieu à des niveaux d’eau de la rivière plus élevés par rapport aux terres environnantes.

Où en sont actuellement les projets spécifiques du programme «Ruimte voor de Rivier»?

Le programme se décline en 20 à 30 projets spécifiques. Commencés il y a 12 ans, presque tous sont aujourd’hui terminés, le dernier ou les deux derniers devant s’achever en 2018. Tandis que le programme «Ruimte voor de Rivier» touche à sa fin, nous préparons actuellement une nouvelle étape: un renforcement ou un renouvellement de ce même programme.

Nous avons entrepris un grand nombre de recherches dans le but d’acquérir de nouvelles perspectives pour une protection plus efficace des zones côtières et de débordement des fleuves. Nous sommes ainsi parvenus à établir une nouvelle analyse et de nouvelles normes de sécurité pour assurer la protection de nos digues et de notre littoral. Des communautés locales, des provinces et des offices des eaux y ont également participé. Nous avons mené cette action dans le cadre du programme néerlandais Delta, et ces nouvelles normes sont en vigueur depuis le début 2017. Grâce à ces nouvelles règles, nous avons mis au point un nouveau projet s’étendant sur 20 à 30 ans supplémentaires et nous sommes actuellement en train de recenser les structures de notre réseau hydraulique qui nécessitent d’être renforcées. Cependant, cette fois, cela viendra en complément des aspects du programme «Ruimte voor de Rivier».

Quels problèmes le programme a-t-il rencontrés?

«Ruimte voor de Rivier» a reçu un bon accueil de manière générale, mais cela n’avait pas été le cas au départ. De tous temps, les mesures de protection contre les crues ont rencontré un appui solide aux Pays-Bas. Mais nous avons également dû faire face à quelques réactions du type «Pas à côté de chez moi» comme toujours, notamment si le renforcement d’une digue impliquait la destruction de maisons pour construire des digues à la place.

De même, l’idée que nous allions acheter des terres agricoles et les transformer en zones inondables n’a pas été bien accueillie non plus au début. Pendant des siècles, des générations d’exploitants agricoles ont travaillé pour développer des espaces naturels sur les terres agricoles. Aussi, ce changement dans l’exploitation de la terre, passant de terre agricole à zone inondable, s’opposait assez radicalement aux visions des agriculteurs par le passé, mais leurs points de vue ont évolué et ils se sont montrés de plus en plus acquis à cette nouvelle idée.

L’une des grandes réussites du projet a été de faire en sorte que la participation des municipalités et des habitants de la région soit prise au sérieux. Le gouvernement central, en collaboration avec le Rijkswaterstaat, le propriétaire de notre principal fleuve et du réseau autoroutier aux Pays-Bas, a offert aux communautés locales la possibilité de proposer des plans alternatifs s’ils répondaient aux objectifs de réduction du niveau des eaux du programme «Ruimte voor de Rivier». Le but de cette approche consistait à favoriser la participation de la population locale et son soutien dans le programme «Ruimte voor de Rivier».

Combien a coûté le programme et d’autres dépenses sont-elles encore à prévoir?

Le budget alloué à l’ensemble du projet est de 2,3 millions d’euros environ. S’agissant des frais courants, un vif débat fait rage sur l’avenir de la protection contre les crues après «Ruimte voor de Rivier» ainsi que sur la maintenance des projets réalisés.

Par exemple, l’un des problèmes associés à la création de zones inondables est que nous devons nous assurer du bon contrôle de la croissance des arbres. Si nous les laissons pousser, ils peuvent ralentir la vitesse du courant du fleuve. C’est pourquoi nous coupons un certain nombre d’arbres tous les ans, dans le cadre de notre effort global pour garantir que l’ensemble du réseau fluvial soit en mesure de gérer les débordements majeurs. Si nous laissons faire la nature, nous devrions augmenter encore davantage la hauteur et la résistance des digues. Dans les faits, une analyse coûts-bénéfices a montré qu’il est plus rentable de couper les arbres.

Nous cherchons également à déterminer si les sédiments du fleuve peuvent être déplacés depuis les zones inondables, en aval, vers les deltas où la sédimentation est insuffisante. L’entretien des digues est également un point important. Les digues doivent être entretenues et contrôlées tous les ans et, généralement, après 30 à 40 ans, elles doivent être renforcées. Aujourd’hui, avec le changement climatique, on devra y apporter des améliorations tous les 14 ans. Il s’agit donc d'une approche systémique, qui exige de prendre en considération les conséquences du changement climatique, notamment le niveau plus élevé des mers, et d’accroître les niveaux de protection en conséquence.

Ce projet peut-il servir de modèle pour l’Europe et pour le monde?

Depuis plus de 20 ans, nous disposons d’organisations de coopération pour chacun des grands fleuves, comme le Rhin, la Meuse, l’Escaut et l’Emse, qui affluent d’autres pays. Coopérer pour la protection contre les crues avec des pays comme l’Allemagne ou la Belgique a été l’une de nos priorités et cela a donné lieu à une bonne coordination transfrontalière dans bien des projets. Et, par ailleurs, tout le monde adopte l’approche du programme «Ruimte voor de Rivier».

Travailler avec la nature est de plus en plus encouragé et je pense que c’est à juste titre. J’ai participé à des visites avec des gens du monde entier, y compris des pays d’Asie, où les zones inondables n’ont absolument jamais été valorisées. Pour eux, il s’agissait uniquement d'une question de développement économique et agricole, ce qui les a amené à commettre les mêmes erreurs que nous. Si vous préservez vos zones inondables et que vous les protégez en l’état, vous pouvez tout de même maintenir votre développement économique tout en vous montrant souple et résilient au moment de traiter des risques.

Quels ont été les bénéfices secondaires du projet?

Si 95 % du budget a été consacré à la sécurité aquatique, nous avons alloué quelques petites sommes à d’autres fins, ce qui s’est révélé assez utile pour améliorer la qualité de vie des habitants touchés par les projets. Il s’agissait d'offrir de nouveaux foyers aux personnes qui étaient propriétaires de leur maison sur des zones inondables ou d'aménager de nouveaux ports pour les communautés locales. Prenons l’exemple de la ville de Nimègue, située à proximité du fleuve Waal, près de la frontière avec l’Allemagne, où un nouveau parc, de nouveaux ponts et le développement d’une nouvelle berge ont contribué à améliorer la qualité de vie locale, tout en agrandissant les zones inondables.

La création de nouveaux espaces de loisirs était également un élément important pour les Pays-Bas où la densité de population est assez élevée. Cela a également conféré une valeur ajoutée aux communautés locales, tout en préservant les anciens villages traditionnels et les caractéristiques du paysage néerlandais, qui constitue également un attrait pour les touristes. Cette même approche a été adoptée pour les zones côtières afin de préserver les dunes et les plages.

Les Pays-Bas sont partagés entre amour et haine de l’eau. Est-ce une bataille que vous pouvez gagner, notamment avec le défi du changement climatique?

C’est un combat que nous menons depuis des siècles. La crue de 1953 résonne encore aujourd’hui dans les mémoires des Néerlandais et a une grande influence sur nos politiques de l’eau actuelles. Plus de 1 500 personnes sont mortes et, en conséquence de ces crues, le peuple néerlandais considère la protection contre les crues (du fleuve et de la mer) comme une priorité absolue et attend de son gouvernement qu’il mette en place des mesures préventives sûres. L’eau est inscrite dans nos gènes et a même une incidence sur notre mode de gouvernance avec le «modèle des Polders», qui est au centre de notre culture et de notre approche.

La question aujourd’hui est de savoir à quelle vitesse le changement climatique va nous frapper. Nous avons bien conscience du changement climatique et de ses conséquences, mais aussi de ce que notre menace actuelle est assez différente de celle qui nous concernera dans quelques décennies. Quant à remporter ce combat, je reste convaincu que nous parviendrons à y faire face au moins pendant ce siècle, voire plus longtemps, mais uniquement si nous poursuivons la bonne stratégie. Le risque est toujours bien présent, donc notre défi consiste à rester résilients à s’adapter.

 

Le programme «Ruimte voor de Rivier»

Plus de la moitié des Pays-Bas vit en dessous du niveau de la mer, ce qui rend le pays extrêmement vulnérable aux crues de la mer et des fleuves intérieurs. Pendant des siècles, les Néerlandais ont lutté pour retenir l’eau en construisant des digues, des barrages et des remparts. Les inondations catastrophiques à l’intérieur des terres survenues en 1993 et 1995 ont conduit à adopter une nouvelle approche, plus durable, qui englobe des solutions basées sur la nature, pour contribuer à la protection contre les inondations. Le programme «Ruimte voor de Rivier» vient compléter les moyens de défense existants pour réduire le risque de catastrophes dues à d’éventuelles crues futures. Des milliards d’euros ont été investis dans 30 projets spécifiques, parmi lesquels la restauration des zones inondables naturelles, les zones humides, le renouvellement des digues et la dé-poldérisation. Tous ont pour objet de renforcer les défenses existantes et d’améliorer la capacité et le courant des plus importants fleuves transfrontaliers afin de faire face à la montée rapide des eaux.

 

Willem Jan Goossen,

Conseiller politique principal sur l’adaptation au changement climatique et sur l’eau

Ministère de l'infrastructure et de l'aménagement du territoire

La Haye, Pays-Bas

 

 

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